Pourquoi les pays occidentaux perdent-ils leurs guerres ?
Pour 3 raisons, philosophique, politique et stratégique
En 2021, sortait un remarquable essai collectif dirigé par Amélie Theussen, Sten Rynning et Olivier Schmitt : War Time: Temporality and the Decline of Western Military Power.
Les chercheurs y dressaient un constat paradoxal : depuis la Seconde Guerre mondiale, la sphère occidentale s’est distinguée par une écrasante domination technologique. Pourtant, nombre de campagnes américaines et européennes se sont soldés par des échecs.
Pourquoi ?
Les chercheurs identifient 3 raisons principales.
La première est philosophique
Certains théoriciens occidentaux, persuadés de leur supériorité morale et culturelle, pensent que l’histoire joue pour eux et qu’un conflit rapide et brutale contre des adversaires « réactionnaires », ne peut finalement qu’accélérer l’occidentalisation du monde. Cette pensée messianique empêche de penser des relations diplomatiques sur le long terme.
« En aucun cas, la guerre n’est un but en elle-même. On ne se bat jamais, paradoxalement, que pour obtenir la paix », rappelait Clausewitz dans son maître ouvrage, De la guerre (1832). Mais comment obtenir une paix durable avec un ennemi qu’on est persuadé être condamné à tomber dans les poubelles de l’Histoire ?
Pour Sten Rynning, Il existe « une tension inhérente au sein de l’Occident entre deux types d’institutions » :
Les institutions qui croient que le temps joue en faveur de l’Occident, adoptant une approche progressiste de l’histoire, avec une compréhension linéaire du temps et de la guerre ;
Les institutions qui conçoivent le temps comme cyclique et la guerre comme une tragédie inévitable qu’il faut gérer mais qui ne peut jamais être entièrement surmontée.
Il se peut que l’Occident ait perdu cet équilibre, et en perdant cet équilibre, il a aussi compromis sa capacité à mener la guerre au service d’objectifs politiques.
La deuxième raison est politique
Depuis les années 50 on assiste en occident à un divorce progressif entre les sphères militaires et civiles. Ces deux mondes ne se comprennent plus, ne partagent plus les mêmes valeurs ni les mêmes priorités. « Nous sommes revenus à un schisme entre l’institution militaire et la société civile », estime Sten Rynning.
Dès lors, les décideurs privilégient des campagnes courte et le recours à l’emprunt pour financer leurs opérations, solutions apparemment indolores mais en apparence seulement.
« Dans ces conditions, il est dans l’intérêt du militaire, s’il est appelé à mener une guerre, de la combattre rapidement et intensément, car il sait que la société ne comprend pas la guerre et attend une victoire éclair débouchant sur un progrès vers un futur meilleur », expliquait Sten Rynning lors d’une conférence (voir ci-dessous).
Mais la guerre dure toujours plus longtemps qu’on ne le souhaite et déborde toujours sur les populations frappées. Il n’y a qu’a voir l’opération américaine en Iran.
La troisième raison est stratégique
Les adversaires de l’Occident ont une vision plus nuancée de la guerre, que l’Occident partageait avant. Et ils jouent sur une conflictualité « sous le seuil » d’une guerre formellement déclarée, par des opérations « hybrides » : sabotage, cyberattaques, désinformation, terrorisme, prédation économique etc.
Sten Rynning expliquait en conclusion de son intervention que « la guerre peut vous être imposée. Il faut donc réfléchir sérieusement à la guerre, même si on la redoute ». Il recommanderait que « les coûts de la guerre, taxes, impact sur le bien-être social et vies humaines perdues - doivent être visibles et ressentis par la société. Cela contraindra les décideurs à réfléchir à la guerre pour ce qu’elle est vraiment. »
Les conséquences inattendues de la guerre en Ukraine
L’Ukraine a subi une guerre qu’elle ne voulait pas. Elle a dû inventer une manière nouvelle de faire la guerre, en mobilisant très largement sa société civile, dont le rôle a été inédit pour une nation occidentale, illustrant une autre observation cruciale de Clausewitz :
« La plupart des innovations dans l’art de la guerre sont la conséquence de nouvelles conditions sociales, et non d’inventions et de nouvelles tendances de l’esprit. »
Tandis que les USA persistent dans un « messianisme » opportuniste et hasardeux, l’Ukraine illustre une façon de mener une guerre qui rappelle à toute l’Europe que l’histoire est tragique et se répète, qu’une guerre peut être subie, qu’un géant militaire peut être contenu et qu’une société peut renouer avec ses institutions militaires quand les objectifs politiques de la guerre sont clairement définies et acceptées.
L’ouvrage dirigé par Amélie Theussen, Sten Rynning et Olivier Schmitt :
https://ihedn.fr/en/uncategorized/wartime-temporality-and-the-decline-of-western-military-power/
Une recension de qualité par Thibault Lavernhe :
https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=22787
La conférence de Sten Rynning :


